Rugby féminin : les chemins de la professionnalisation

Le rugby féminin est un drôle de sport. Capable de remplir des stades de 20 000 places pour ses matchs internationaux et d’attirer plusieurs millions de téléspectateurs, il reste pourtant un sport amateur. Si la discipline souhaite à terme se professionnaliser, elle a devant elle quatre scénarios envisageables avec quelques belles opportunités à saisir au passage.

Chemin #1 : Une professionnalisation par la base

C’est de cette manière que sont nés le basket et le handball féminin professionnels. Naturellement, pas à pas. D’anciens grands clubs amateurs sont devenus semi-professionnels, puis professionnels. Certains ont rendu l’âme au milieu du gué et d’autres ont pris le relais. Sauf que le rugby féminin part avec beaucoup de retard et que la marche du professionnalisme qu’il aura à franchir est encore plus haute que dans ces deux exemples.

Actuellement, le plus petit budget d’un club de Pro D2 est de 4 millions d’euros. Si l’on estime qu’il en faudrait autant pour mettre en place une équipe professionnelle féminine avec tout ce que cela comporte en matière de joueuses salariées et de dépenses hors terrain, on ne peut que constater que les équipes d’Elite 1 en sont à des années lumières.

Bien sûr des initiatives comme le centre d’entrainement de l’équipe lilloise existent et sont à saluer mais la professionnalisation des clubs de l’Elite est utopique. L’année dernière, le petit poucet de la compétition, le Stade Olympique de Villelonguet, affichait un budget de… 80.000 euros, une somme environ 50 fois inférieure à ce qu’il faudrait à une équipe professionnelle. Un habitué du championnat comme l’Ovalie Caennaise disait en 2017 vivre avec une somme comprise « entre 150 000 et 170 000 euros ». Il faudrait des décennies pour que ces clubs dégagent des budgets suffisants à une pratique professionnelle. Si toutefois c’était faisable…

Le basket, le premier sport féminin à avoir entamé sa mue professionnelle il y a plus de 30 ans, n’atteint même pas le genre de revenus qui serait nécessaire au rugby. La moyenne des budgets en Ligue Féminine de Basket est de 1.8 M€ et le plus élevé est de 3.5 millions. Il faudrait que le ballon ovale féminin double ce genre de chiffres pour mettre sur pied un jour un championnat professionnel. Impossible.

Chance de réalisation: 0%

Photo du stade non contractuelle

Chemin #2 : Une professionnalisation tirée par le rugby masculin

C’est la voie prise par le football français et européen. Le meilleur exemple en est l’Olympique Lyonnais qui a repris sous son aile la section féminine du FC Lyon il y’à une quinzaine d’années pour en faire une machine de guerre au budget de près de 8 millions d’euros et imbattable au plan national comme européen (vainqueur des quatre dernières ligue des champions). L’initiative de Jean Michel Aulas a fait florès et désormais 10 des clubs de la première division évoluent sous l’étendard de clubs masculins professionnels.

En rugby, sur les 16 équipes évoluant cette saison en Elite Féminine, 5 se sont déjà rapprochées de club de Top 14 ou de Pro D2 et portent actuellement – au moins en partie – leur nom (FC Grenoble, MRC, Stade Français, ASM et Stade Toulousain). Pour les filles concernées, l’ordinaire s’est améliorée notamment concernant les conditions d’entrainement. Pour les plus heureuses, des primes de matchs complètent désormais leurs revenus. Le mouvement prendra surement encore de l’ampleur avec l’obligation faite aux clubs professionnels d’ouvrir une section féminine dès 2023.

Il faut se garder pourtant de comparaisons trop rapides entre les deux sports. Les marges de manoeuvre du football restent encore considérables par rapport à celles du rugby. Le budget de l’Olympique Lyonnais est pour la saison 2019-2020 de 310M€, soit les trois quarts des budgets cumulés du Top 14. C’est un mirage de croire que les meilleures équipes françaises de rugby consacreront un jour plusieurs millions et l’équivalent de 10 ou 20% de leur budget pour se payer une équipe féminine pro. D’autant plus que le rugby ne souffre pas des mêmes problèmes d’image que le foot et qu’il n’a pas grand chose à gagner à cette immense campagne de publicité pour le football de l’autre sexe qu’est en réalité le foot féminin en Europe.

Voilà ce que vous ne verrez sans doute jamais au rugby:

Chance de réalisation: 1%

Chemin #3 :Une professionnalisation à la mode sudiste

Des franchises régionales sous la direction d’une fédération nationale, voilà un projet qui n’aurait rien d’aberrant pour du rugby. C’est même le modèle majoritaire dans le rugby professionnel (chez les nations du Sud et celtes notamment). A intervalle régulière, l’idée de voir ce modèle être importé chez nous resurgit. Evidemment, cela n’arrivera jamais chez les hommes. Les clubs français sont une chose trop importante pour qu’on puisse y toucher.

Chez les féminines, la donne est différente. Les clubs de la première division n’auraient rien à perdre (et n’auraient de toute façon pas les moyens de s’y opposer) si des équipes régionales venaient à se créer entre elles et le XV de France.

Imaginations par exemple un Super Rugby à la sauce rugby féminin en Europe. Nous pourrions avoir 3 ou 4 équipes françaises, la même chose en Angleterre, 1 ou 2 équipes en Irlande, 1 au Pays de galles, en Ecosse, en Italie et en Espagne (dont les joueuses locales valent largement les Galloises, Italiennes ou Écossaises).

Ces nouvelles équipes régionales seraient des créations ex nihilo nécessairement avec toutes les questions que cela suggère. Sur quelle base géographique créer ces équipes ? Comment faire pour que des supporters s’y identifient ? On ne peut pas scinder la France en 3 ou 4 et s’arrêter là. Quelles régions, et quelles villes ? Savoir où placer les points sur la carte serait la clé du succès d’un tel championnat.

Difficile à mettre en place, ce scenario me semble pourtant optimal pour le futur du rugby féminin en France et en Europe. Il permet notamment de ne pas faire reposer tout le rugby professionnel sur la seule nationale et de continuer à le faire vivre quand il n’y a pas de rencontres internationales de prévues.

Chance de réalisation: 5%

Chemin #4 : La professionnalisation du XV de France

Il s’agit là de l’option de facilité sans doute. Attendre que la Fédération prennent sous contrat l’ensemble des joueuses nécessaires à l’équipe nationale. La FFR est déjà venue en partie à cette solution. Il est plus que probable qu’elle y vienne tout à fait à terme. Mais elle y viendra sans doute pour de mauvaises raisons, en retard et sous la contrainte.

Si ce scénario se réalisait, il serait peut-être idéal pour les joueuses sélectionnées sous le maillot bleu. Mais pour les autres ? Et quid de l’espace béant laissé entre un XV de France désormais professionnel et ses équipes du championnats restées amateurs ? Le saut entre ces deux mondes deviendrait alors gigantesque et les passerelles entre les deux inexistantes

Malgré tout, dans ce cas là, une autre opportunité apparaîtrait avec la création d’une World League à la mode rugby féminin.

Feu le projet d’Agustin Pichot trouverait tout son sens ici. D’abord limitée aux cinq pays les plus en avance en matière de rugby féminin (le Canada, les Etats-Unis, la France, l’Angleterre et la Nouvelle-Zélande), une Ligue Mondiale en aller retour de 10 journées couronnée par une finale entre les deux meilleures équipes pourrait facilement trouver son public. Cela assurerait également 5 rencontres à domicile, soit deux fois que ce qu’offre le Tournoi des Six Nations (2 ou 3 affiches selon les années).

Cette world league féminine ne demanderait qu’à grandir, à accueillir de nouveaux pays et à devenir une compétition professionnelle crédible, génératrice de revenus pour les fédérations membres et, in fine, auto-suffisante. Elle deviendrait également un magnifique outil de communication pour World Rugby pour le développement du rugby féminin (à XV) dans le monde. Dans un autre sport, c’est exactement ce que cherche à installer actuellement le hockey sur gazon (aussi bien chez les femmes que chez les hommes) avec sa Hockey Pro League.

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Et si simplement il avait oublié de préciser qu’il parlait de rugby féminin ?

Chance de réalisation: 60% (10% avec création d’un circuit mondial)

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Comments

  1. Tu as tout à fait raison. Le rugby féminin a réellement progressé. Les joueuses se sont surpassées au fil des années, à l’instar de Marion Peyronnet. Elle est d’ailleurs l’une des figures emblématiques du Stade Toulousain.

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