La Barette ou le rugby féminin des années 20

Mort une première fois au début du XXème siècle, la barette du Docteur Tissié resurgit après la Première Guerre mondiale et pendant une dizaine d’années comme une pratique féminine avant de succomber une seconde fois.

Une première qui fait parler

Déjà responsable de l’introduction du football féminin en France en 1917,  le Fémina Sport l’est également de celle du rugby quelques années plus tard. Sous la direction de la doctoresse Marie Houdré, de jeunes femmes s’échangent vers la fin de l’année 1920 des balles rugby et ce, probablement pour la première fois en France 

Pendant plus d’un an , ces pionnières s’entraînent sur le terrain du club, le Stade Elisabeth situé dans le 14ème arrondissement, à l’abri des regards et sous l’instruction du rugbyman, joueur du SCUF et ancien international, André Theuriet.

Du rugby certes, mais du rugby atténué. Reprenant la formule du Dr Tissié, Thieuret élabore un jeu qu’il imagine parfait pour la pratique féminine:  le terrain est réduit, le dribbling ainsi que les plaquages aux jambes sont interdits, le nombres de joueuses passe à 12 (3 avants en moins). Cette barette nouvelle version, tout comme l’ancienne, préfère l’adresse à la force.

rugby-pioneers

Le 2 avril 1922, le rugby féminin est prêt à se dévoiler au grand jour. Le public est convié au Stade Elisabeth pour la première rencontre officielle entre deux équipes du Fémina Sport. Une foule de curieux se masse à cette démonstration, accompagnée par le Ministre de l’Hygiène, de l’Assistance et de la Prévoyance sociales, Paul Strauss qui préside le match.

L’initiative est pourtant loin de soulever les louages.  La presse est généralement très virulente.  Pour l’un de ces critiques  il s’agit d’une « vilaine exhibition » jugée plus loin « déplorable » et même dangereuse pour les femmes et dont l’adaptation serait « laide ». Un « véritable petit scandale » conclu t-il.  Parmi les rares voix conciliantes, la barette met cependant en relief « les qualités d’adresse et de jugement de la femme sportive » et le sport est jugé « clair et mobile ». L’inquiétude en ces temps de dénatalité porte également sur la santé des futurs mères de familles.

« Je suis tout à fait contre ! les femmes n’ont rien à faire du rugby. Elles ne peuvent pas y jouer. D’abord c’est dangereux pour elles, très dangereux de même, et, de plus, sans élégance. Elles ont assez de sports comme ça; qu’elles s’en contentent. » Frantz Reichelt.

Faut-il préciser que pour la plupart des adversaires de la barette, il ne s’agit pas de s’opposer au sport féminin en tant que tel, dont la pratique est désormais ancrée, mais bien au rugby féminin dont on pense la pratique inadaptée au sexe faible. Même une des plus grandes figures sportives féminines de son temps, Suzeanne Lenglen, y va de son couplet anti-barette : »Le Rugby pratiqué par la femme n’a rien d’esthétique, et je suis opposé à cette mode nouvelle« .

Le sport ne trouve guère plus de soutient au sein des hautes instances de l’Etat. Gaston Vidal, sous secrétaire d’Etat à l’Enseignement Technique, et accessoirement membre de la FFR, se déclare un « adversaire acharné » sur lequel il faudra compter pour « combatte énergiquement » le rugby féminin . Même chose pour Henry Parté, haut commissaire à l’Education Physique et aux Sports, qui se veut également un adversaire de « tous les sports violents » pour la femme.

Comme ce fut le cas pour le football, il est également hors de question pour la FFR de s’intéresser à cette nouvelle pratique. La barette se jouera sous l’égide de la Fédération des Sociétés Féminines Sportives de France (FSFSF) où elle rejoint les sections athlétisme et football. Mlle Coupaye en devient la présidente.

Une équipe au Stade Elisabeth

Le développement impossible

Autour du Fémina, quelques nouvelles équipes parisiennes voient le jour comme les Hirondelles, les Cadettes de Gascogne, le Nova-Fémina, la Ruche ou la Clodo. Souvent, ce sont des équipes qui jouaient déjà au football. Elles se disputent un championnat de Paris et un Championnat de France qui se résume souvent aux mêmes équipes, puisque les équipes de Provinces sont très rares : une équipe au sein du Lille Ahtletic Club, et deux à Toulouse (Fémina Tolosa Sports et l’Intime Sportive) et c’est tout.

Ce n’est pas faute pourtant aux pionnière du rugby féminin de faire preuve de prosélytisme. Les matchs d’exhibition se multiplient en banlieue et en Province (Colombes, Le Mans, Bordeaux, Vierzon, Nantes, Pithiviers, Nancy, etc.), mais sans donner naissance à un réel développement hors de Paris.

Il ne faut pas non plus compter sur l’aide de la FFR qui, outre de ne pas reconnaître la pratique, décide fin 1923 d’interdire à ses clubs de mettre leurs terrains à la disposition du rugby féminin (Un oukase fédéral, qui en rappellera un autre 10 ans plus tard…).

Cette nouvelle disposition crée rapidement des heurts: En avril 1924, un nouveau match d’exhibition doit se dérouler au Parc des Princes après le duel entre le Stade Toulousain et le Stade Français. Alors que les joueuses s’apprêtent à rentrer sur le terrain, on se souvient soudainement de l’interdit de la FFR. La décision est prise de laisser entrer les jeunes femmes sur le terrain, mais une fois la foule évacuée. Le public s’y refuse et s’amasse devant le vestiaires des dames. Devant tant de confusion, l’exhibition est entièrement annulée.

Sans surprise, la barette reste petite chose. Durant la saison 1926-1927, les dépenses du Comité Barette de la FSFF s’élèvent à seulement 42 francs. Du reste, la plupart des match se déroulent au petit matin, sans fanfare ni tambours, et surtout sans public.

Le travail de promotion continue pourtant. Le 16 mars 1928 avant le match  entre une sélection de Paris et l’Armée Française, une rencontre de barette entre le Fémina et une sélection  parisienne se déroule devant 12 000 spectateurs. Il faudra attendre 80 ans pour revoir une telle affluence pour du rugby féminin en France.

Cela demeure un coup d’épée dans l’eau. La barette est déjà en net déclin. En 1930, ne demeure plus que 3 équipes parisiennes. La déchéance du rugby féminin est concomitante à celle du football. Cette même année, le football féminin ne compte plus qu’une dizaine d’équipes, contre 4 fois plus au début des années 20. En 1933, le football est radié de la FFSF, la barette avec. Si le premier survit un temps au sein d’une éphémère Ligue de Paris de football féminin, le second, lui, se replie sur le Fémina Sport autour de quelques étudiantes désireuses de continuer la pratique , puis disparaît durant les années 30.

Il faudra patienter jusqu’aux années 60, pour voir réapparaître le rugby féminin, d’abord sous une forme folklorique estudiantine, puis de manière plus organisée à partir de la décennie suivante. Mais cette fois-ci, il ne s’agira plus d’une forme atténuée, mais du rugby tel qui’il est joué par les Hommes.  La barette, elle, n’aura pas cette opportunité et n’a pas été revue depuis.

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