La Moutète : Salle mythique du basket français

En semaine, les poulets s’y échangeaient. Le week-end, les meilleures équipes de France et d’Europe y mordaient la poussière. C’était la Moutète.

Les Cathos au marché couvert

Orthez c’est un petit monde. L’Elan Bearnais est fondé en 1908,  Jules Seillant donne naissance à la première section basket en 1931. En 1965, son fils, Pierre, en devient dirigeant à l’âge de 26 ans, puis le président en 1972. Entre les deux Seillants, Raymond Bergez relance la section basket une première fois en 1947, puis une seconde fois en 1959. A chaque fois, il faut tout reprendre à zero. Mais cette dernière tentative sera la bonne.

Orthez, c’est un petit monde, mais un petit monde divisé. Né d’un patronage, l’Elan s’oppose à l’US Orthez laïc. Les deux clubs sont omnisports et les deux s’opposent sur tous les terrains de la ville.Le clivage demeurera jusqu’à la fin des années 60, et l’arrivée au haut niveau de l’Elan Béarnais.

La Moutète avant qu’on ait l’idée d’y mettre des basketteurs dedans.

Le haut niveau justement. Le club prend la voix express pour y accéder. En une douzaine d’années, les championnats département, régionaux, puis fédéraux sont avalés les uns après les autres et le club se retrouve à l’aube de la saison 1970-1971 en Nationale 2, puis effectue un aller retour en élite trois ans plus tard. Douze ans plus tôt, les joueurs devaient rafistoler un autocar eux même pour effectuer leurs déplacements.

Tous ces exploits ont une scène : la Moutète.  Marché couvert travesti les week-end de match en salle de sport. Les mêmes qui s’y échangent confis et volailles en temps normaux vont y encourager leurs basketteurs fétiches. Parfois, aussi, fronton de pelote basque, salle des fêtes, d’expositions et même dancing de fortune.

Trop cher. Dommage ?

La salle peut accueillir jusqu’à 3500 supporters. l’Elan y est intraitable. De 1968 à 1972, le club n’y connait qu’une seule défaite.

Tout cela est bien beau. Mais la Moutète reste un marché couvert que l’on tente de faire passer pour une salle de basket. A chaque match, le parquet doit être installé et désinstallé à grands renforts d’agents municipaux, on déblaie les fientes des volailles et les abats, on installe également des tribunes. Tout cela à un coût . Au début des années 70, l’Elan réfléchira à aménager les arènes de la ville en salle de basket, mais abandonnera l’idée devant le prix d’une telle aventure.

En 1975, le club retrouve la Nationale 1. Cette fois-ci pour ne plus la quitter. A la Moutète, l’Elan Béarnais devient un géant du basket Français (champion de France en 1986 et 1987, et surtout vainqueur de la Coupe Korac en 1984). Le club sera également de toutes les campagnes européennes pendant 30 ans (1978-2008). Un record.

Une « sympathique hérésie »

1000 à 1500 spectateurs assistent en général aux matchs de championnat à la Moutète. Parfois beaucoup plus, et parfois des débordements éclatent. En 1981, à l’occasion d’un match décisif pour la finale du championnat contre l’ASPO Tours, la Moutète déborde: un peu plus 4000 spectateurs s’y amassent. Le match se conclut sur la défaite des locaux, éliminés de la course au titre. Au coup de sifflet final, une véritable bataille rangée oppose les supporters béarnais aux joueurs tourangeaux. Il faut l’action des gendarmes pour y mettre un terme. Les arbitres sont également sujet de la vindicte populaire. Ils trouvent refuge dans un fourgon policier. Autre temps, autre mœurs, la fédération ne croit pas bon de suspendre la salle.

En 1987, un mur est cassé libérant 1000 places supplémentaires. Par on ne sait trop quel miracle, la Moutète peut dès lors accueillir jusqu’à 5 000 spectateurs. L’odeur du marché, elle, demeure et participe à l’ambiance surréaliste et surchauffée des lieux. Les Bandas au sommet de la tribune haute, surnommé « le poulailler », complètent le tableau. Aujourd’hui encore, certains se plaisent à penser que c’était « le public qui faisait gagner les matchs ».

Pendant toutes les années 80, les plus grands du basket européen (CSKA, Real, Etoile Rouge, etc.) sont conviés à découvrir le plus célèbre marché couvert du Béarn du monde. Cette « sympathique hérésie dans le monde du basket européen », comme se plaisait à la qualifier un dirigeant du Real de Madrid. Tous ces grands noms y perdront au moins une fois.

Au grès des exploits orthéziens en Coupe d’Europe, c’est un peut toute la France qui apprend également à connaître ce petit fief du Béarn de 10 000 habitants. Antenne 2 est là pour les y aider.

« De la Ferme au Palais »

En 1979, la République des Pyrénées soumet l’idée de disputer une des traditionnelles rencontres de post-saison contre une équipe américaine (Long Beach All Stars) à Pau. L’idée est reprise avec un certain entrain par Pierre Saillant. La capitale du Béarn n’a pas encore de grande salle à faire miroiter aux dirigeants de l’Elan, mais on peut penser que certains guettent déjà avec appétit la proie orthézienne.

D’autant plus que les années 80 sonnent l’heure de la professionnalisation du basket français. Il faut de l’argent. Pour beaucoup de clubs, cela se résume à en quémander toujours plus aux collectivités aux contribuables. Pas à Orthez.  L’Elan doit compter sur ses seuls forces. En 1987, le club ne reçoit ainsi que 65 000 francs du subventions sur un budget de 7.5 MF (nourri aux 2/3 par les guichets de la Moutète).  Pierre Saillant qui est également adjoint aux finances de la ville est clair sur le sujet  : « Le contribuable ne doit pas être le pigeon. C’est à moi de gérer le club au mieux des intérêts communs ».

Dieu en son Royaume

Si l’Elan veut survivre, il doit grandir, et… déménager. Du moins, c’est ce que croit Pierre Seillant. Deux jours après son échec aux élections municipales de la ville en 1989, il annonce que le club déménage à Pau (Bordeaux et Toulouse étaient également sur les rangs pour accueillir le club). L’Elan Béarnais, devient l’Elan Béarnais Pau-Orthez. La grande tribulation du basket béarnais attendra encore deux ans, le temps que le nouveau Palais des Sports palois de 8 000 places ouvre ses portes en janvier 1991.

Le 5 janvier 1991, ce sont les adieux à La Moutète. L’Elan quitte Orthez sur une victoire face à Saint-Quentin. « L’histoire s’est bien terminée » selon la presse locale, même si quelques larmes sont cachées. L’Elan n’y reviendra qu’une fois par la suite en 2002 pour fêter le jubilé de la Moutète en recevant le rival de toujours: le CSP Limoges.

Jubilé de la Moutète en 2002

La vie sans l’Elan

Durant les premières années de l’Elan néo-palois, les anciens de la Moutète sont encore nombreux à faire le court déplacement du côté de Pau. Des navettes sont organisées par le club pour emmener les anciens fidèles dans leur nouveau temple. Puis les années passant, les liens entre Orthez et l’Elan se sont perdus, les navettes entre les deux villes se sont arrêtées, et l’ambiance y a perdu, s’est aseptisée. Fatalement, logiquement.

Malgré les nouveaux titres (7 championnats de France entre 1992 et 2004), Beaucoup d’Orthéziens se sentent tout de même délaissés, certains ayant l’impression qu’on « leur avait volé leur équipe ». Peut-être, mais d’autres se rallieront au cri de réalisme de Pierre Seillant: « Je préfères vivre à Pau plutôt que mourir à Orthez, tourner une page plutôt que de fermer le livre ».

Suite au départ des basketteurs, la Moutète redécouvre son ambition première, et n’accueille plus que les commerçants locaux. Au milieu des années 2000, il est décidé la reconstruction totale du site, et le parquet, dernière trace du formidable passé sportif de la salle, est revendu au profit du Téléthon en décembre 2004. Aujourd’hui, une nouvelle salle dédiée de basket existe à orthez. Son nom? La Salle Pierre Seillant. Comme quoi, si rancune il y a eu envers l’enfant du pays, elle n’a pas duré longtemps.

Aujourd’hui, le rival d’antan, l’US Orthez, a su combler une partie du vide laissé par les basketteurs de l’Elan. Son équipe première féminine évolue en NF1, la troisième division. Les 1 000 places de la salle Pierre Seillant sont régulièrement pleines pour les matchs de l’USO. Certains étaient déjà là du temps de l’Elan et de la Moutète.

Basket orthézien #part2

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