La guerre Brutus-Laborde ou la naissance du XIII à Perpignan

Quand il est question de rugby français dans les années 30 et 40. Il est parfois question d’un camp du bien (le XIII), victime de tout et coupable de rien et d’un camp du mal (le XV), évidemment à l’opposé. La réalité est souvent plus crue. A Perpignan, le rugby à XIII est né de la rancœur personnelle, de la haine même, que deux hommes se vouaient : Gilbert Brutus et Marcel Laborde.

Guerre ouverte

Tous deux Catalans, Brutus et Laborde se connaissent au moins depuis le début des années 1910 et leur passage à l’Association Sportive Perpignanaise. L’un comme dirigeant, le second comme joueur et capitaine. Peut-être les prémisses de leur querelle peuvent se trouver dans la scission et la fondation en 1912 du Stade Olympique Perpignanais dont Brutus devient le capitaine. Lorsque les deux clubs se rejoignent en 1919 sous le sigle de l’Union Sportive Perpignanaise (USP), les deux hommes se retrouvent côte à côte parmi les dirigeants du nouveau club.

Marcel Laborde – aka Lapin Ier

Dès la naissance de l’USP, la querelle entre les deux éclate au grand jour. Le premier a son rond de serviette au Coq Catalan, le second a un journal dont il est le directeur: le Languedoc Sportif. Il y interpelle régulièrement son adversaire, lui donnant le surnom du Lapin 1er (si, si, regardez bien les photos). Brutus évoque également Laborde comme ‘le fossoyeur du rugby catalan’, et dit de lui qu’il est un ‘être malfaisant’. Rien de moins.

Alors que les deux hommes – qui sont censés œuvrer pour le même club, rappelons-le – se déchirent en place publique, l’équipe première de l’USP, atteint trois finales successives du Championnat entre 1924 et 1926, pour une victoire et deux défaites. Suite à cette deuxième finale perdue contre le Stade Toulousain, Gilbert Brutus est évincé du club. On l’accuse d’avoir un peut trop publiquement critiqué le club et son président Jules Chevalier dans son journal… En réalité, on le soupçonne d’avoir facilité les départs de joueurs catalans vers l’US Quillan soutenu par l’entrepreneur Jean Bourrel et sa conception toute personnelle de l’amateurisme. 

Le conflit s’étend hors de Catalogne

Gilbert Brutus

Autour des deux hommes se forment deux clans qui vont se vouer une haine mutuelle pendant près de 15 ans. Puisque Gilbert Brutus est un proche de la FFR (arbitre fédéral et membre du Comité de Sélection), les seconds sont anti-fédération. Des raisons bassement politiques s’y ajoutent. Gilbert Brutus (le futur défenseur du quinze) est de gauche, radical socialiste, Marcel Laborde (le futur treiziste), n’est rien de tout ça, mais secrétaire de la chambre de commerce de Perpignan. (*)

Après l’avoir évincé de la direction de l’USP, Laborde mène avec succès une campagne pour provoquer le départ de Gilbert Brutus et de son cercle du Comité du Languedoc. Pour continuer à exister dans le giron fédéral, le Catalan se fait élire représentant du… Maroc.

Entre-temps, Brutus avait effectivement pris la direction de Quillan. Il y avait retrouvé les nombreux joueurs perpignanais qu’ont l’avait accusé d’avoir aidé à quitter le club, notamment les trois internationaux Eugène Ribère, Marcel Baillete et Camille Montade. Dans ce rugby languedocien bouillonnant de l’entre-deux-guerres, les meilleurs joueurs vont à celui qui leur donnera la meilleure situation. En 1929, Quillan, déjà finaliste du championnat l’année précédente, remporte le Bouclier de Brennus.

Le 26 septembre 1929, un coup de tonnerre éclate pourtant dans le ciel du Midi. Le Comité du Languedoc, acquis à Laborde et à l’USP, interdit le Champion de France en titre de prendre part au championnat régional ! La raison ? Le professionnalisme supposé du club et en particulier une publicité mettant en scène des joueurs quillanais arborant les chapeaux de leur mécène. Privés de compétition régionale, l’USQ ne peut pas non plus défendre son titre de champion de France.

A l’annonce de la décision, d’abord on rit. Puis, on se rend compte qu’il ne s’agit pas d’une blague et que le Comité a réellement décidé de sortir du championnat un club coupable des mêmes maux que tous les autres, seulement peut-être un peu moins hypocrite sur le sujet. Pour les vrais raisons, il faut retourner à Perpignan. Selon, un dirigeant de la FFR cité dans l’Auto :

« J’ignore totalement les justifications d’une telle décision. Mais ce que nous savons bien c’est que c’est là une nouvelle machination ourdie par M. Laborde, contre la FFR, bombe, qui, comme tant d’autres, fera long feu. Quillan et les Quins sont les bêtes noires du Comité du Languedoc. »

Ribère, l’ex de l’USP et désormais capitaine de Quillan confirme: « Ce que je pense d’une semblable décision, mais c’est antisportif. c’est une des conséquences de la lutte Laborde-Brutus. »

Un mot sur Jean Galia

L’équipe du Ca Villeneuve en 1932. Jean Galia est le 4e joueur en haut en partant de la gauche.

Suite à cette affaire, le petit empire sportif de Jean Bourrel disparaît. Brutus rebondit dans sa bonne ville de Perpignan, pas sous les couleurs azur de l’USP où il est persona non grata, mais sous celles vertes et rouges des Arlequins, dont il devient l’entraîneur. Plusieurs joueurs quillanais sont annoncés l’accompagner aux Quins, dont un certain Jean Galia qui trouvera finalement refuge à Villeneuve sur Lot.

Après deux saisons passées dans le Lot et Garonne, Galia est banni par la FFR le 17 novembre 1932. La raison ? Un télégramme inopinément ‘tombé’ dans les mains de Marcel Laborde. Pour le futur père fondateur du XIII français, pas de doute possible, ce télégramme n’est qu’un prétexte, le fond de l’affaire est ailleurs, toujours le même: « J’ai été embarqué dans cette affaire. Ce n’est qu’un épisode de la lutte engagée entre Laborde et Brutus. Le premier voulait avoir ma peau, il a réussi« . On aurait aimé assister à leur retrouvaille quelques mois plus tard sous le signe du néo-rugby.

Et l’USAP donna naissance au XIII Catalan

A Perpignan, l’intérêt supérieur du sport catalan pousse en mai 1933 les Quins et l’USP à fusionner sous le nom de l’Union Sportive des Arlequins de Perpignan (USAP). La manœuvre ne se réalise qu’à la condition que certaines personnalités liés à l’USP et qui étaient défavorables à l’union soient évincées. Marcel Laborde en fait partie.

Rapidement, Lapin Ier regroupe quelques déçus de la fusion et forme en juin 1934 l’AS Perpignanaise qui vote son passage à XIII le 8 août 1934 sous le nom du XIII Catalan. Profitant des largesses financières que permet le néo-rugby, le nouveau club puise largement chez le voisin pour constituer ses premiers effectifs en recrutant notamment Camille Montade ou François Noguères.

Les débuts du XIII Catalan: Des dirigeants, mais pas encore de joueurs

La lutte entre Laborde et Brutus n’est plus seulement celles de deux hommes, de deux cercles ou de deux clubs, elle est désormais celles de deux sports. Marcel Laborde prévient: « Un clan a juré notre perte. Tout a été fait pour nous étouffer dans notre ville. Le complot a été mené par l’USAP. Mais leurs efforts échoueront car le XIII Catalan a maintenant une équipe et bientôt un terrain »

Le terrain, les Treize ne l’ont effectivement pas encore, les premiers entraînements s’effectuent sur les terrains du Château de l’Esparrou au Canet à 30 minutes de Perpignan. En toute hâte, le XIII Catalan aménage un nouveau stade dans le quartier du Vernet, finalement prêt pour la réception des Anglais de Salford le 2 novembre 1934.

Reste que malgré les efforts treizistes, le terrain du Vernet demeure ‘un véritable marécage à la moindre pluie’ selon les mots de Brutus. A Perpignan, il n’existe qu’un seul stade digne de ce nom capable d’accueillir le public dans de bonnes conditions: Le Stade Jean Laffon sur lequel évolue l’USAP. C’est là que Marcel Laborde souhaite installer son club et porter ainsi un coup fatal à Gilbert Brutus et au club azur et or. Ce sera le dernier affrontement entre les deux hommes.

La bataille de Jean Laffon

Laborde arrive à convaincre Jean Bataille, ancien président de l’USP, de faire engager par la société immobilière propriétaire de Jean Laffon une action en justice contre l’USAP afin de le faire expulser de son terrain. La raison évoquée est d’un machiavélisme exquis: la société réclame soudainement des retards de paiement datant de l’époque où l’USP était précisément dirigée par Marcel Laborde et Jean Bataille.

Le Stade jean Laffon en 1925

En septembre 1934, le tribunal de Perpignan rend un premier jugement: l’USAP est conforté dans son droit de disposer de Jean Laffon. Mais le 4 novembre 1935, la Cour d’Appel de Montpellier revient sur la décision du tribunal de Perpignan et reconnait le bien-fondé de la démarche de la société immobilière. L’USAP doit déguerpir dans les trois mois. En décembre un accord entre les trois parties intervient pour que les quinzistes disposent de leur terrain jusqu’au terme de la saison 1935-1936.

A un mois de l’ouverture de la saison 1936-1937, l’accès de Jean Laffon est effectivement interdit au club quinziste. Des cadenas bloquent l’entrée du stade. Les dirigeants catalans passent outre et enfoncent les portes du terrain. Pour célébrer la reconquête, une immense cargolade est organisée sur le pré de Jean Laffon avec une centaine de convives. 3000 escargots et 30 mètres de saucisses sont victimes de cet acte de vandalisme.

L’USAP s’engage dans une course contre le temps pour retarder autant que possible son éviction de Jean Laffon, désormais inéluctable. Après la cargolade, le club lance une action en rétention en demandant au tribunal civil de determiner la valeur des différentes installations (tribunes, etc) qu’elle a elle-même édifiées dans le but d’en être remboursé. En entendant le verdict, le club peut continuer de jouir du terrain.

En février 1938, le tribunal rend son estimation: 180 000 francs que la société civile devra rembourser au club. Il est exigé que l’USAP quitte le terrain au 1er juillet 1938. Cette fois, l’affaire semble entendue, l’USAP n’a plus de recours. Enfin, pas tout à fait.

De bons voisins

Suite à l’annonce du tribunal, le Conseil Général rentre à son tour dans la mêlée : « Considérant qu’il a le pouvoir de protéger et de sauvegarder les oeuvres qui accroissent la patrimoine moral du peuple roussillonnais« , il offre son arbitrage pour mettre fin honorablement à cette trop longue affaire. Nouveau contre-temps et quelques mois de sursis pour l’USAP.

Sous le patronage des politiques locaux, un ‘pacte de bon voisinage’ est signé en décembre 1938 entre les deux clubs, chacun s’engageant à ne pas concurrencer l’autre, à ne pas disputer de matchs le même jour et à ne pas ravir de joueurs à l’autre pendants deux ans. Mais surtout, l’USAP abandonne le combat de Jean Laffon et cède son à son rival. Les quinzistes, eux, devant faire le chemin inverse vers le stade treiziste du Vernet.

Les conditions de location imposées par la société immobilière étaient de toutes manières devenues trop lourdes pour l’USAP, et le rachat du terrain des treizistes pour 160.000 francs, une trop bonne affaire. Dans cet échange de stade, chacun peut trouver de quoi crier victoire. Juste à temps avant le déclenchement du conflit mondial.

Après la défaite de juin 1940, Jean Laffon rouvre ses portes à la mi-septembre. Il n’est désormais plus question de néo-rugby, le XIII Catalan devient XV Catalan, puis RC Catalan. Le club fait le 20 octobre ses débuts officiels à Jean Laffon contre l’AS Carcassonne, un autre ex club treiziste. En avril 1942, le RC Catalan signera un bail de 30 ans avec les propriétaires et annoncera un grand projet d’aménagement de son terrain.

Toujours en 1940, L’USAP s’installe sur l’ancien terrain des Treize et lui donne le nom d’Aimé Giral. Le Commissaire Général des Sports, dirigé par l’ancien usapiste Joseph Pascot accordera une subvention de 500 000 francs au club pour améliorer ses installations qui sont toujours les siennes 80 ans plus tard.

Epilogue

Marcel Laborde, devenu président la Ligue Française de Rugby à XIII, acceptera la ‘réunion’ du rugby français à l’automne 1940 et deviendra un éphémère vice-président de la FFR qu’il quittera rapidement. Il restera fidèle jusqu’à la fin au néo-rugby et au XIII Catalan.

Quant à Gilbert Brutus, entré dès 1940 en Résistance, il trouvera la mort dans une geôle tenue par la Gestapo en mars 1944.

En 1962, le XIII Catalan démangera pour un nouveau stade construit par la ville. Un esprit malicieux donnera à ce stade le nom de celui qui durant toute sa vie s’était opposé à Marcel Laborde et à l’implantation du rugby à XIII dans sa ville: le Stade Gilbert Brutus


*La couleur politique de l’un ou de l’autre n’a pas grand intérêt en soit, sauf celui de rappeler à certains que l’histoire politique et sociale qu’ils aimeraient faire du rugby à XIII en France n’est qu’une vaste fumisterie. (retour)

Source (1) : XIII Catalan , cinquante ans d’épopée
Source (2) : USAP, 100 ans d’histoire et de culture

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