Histoire oubliée du bobsleigh français

Bien avant Grenoble 1968, Albertville 1992, Bruno Mingeon et les Jeux de Nagano, le Bobsleigh français  a connu avant Guerre une riche histoire faite de noblesse, d’hardiesse et de quelques déconvenues. Une histoire trop souvent oubliée.

La naissance du tobogganing

Selon la légende, le tourisme d’hiver serait né à Saint-Moritz après qu’un tenancier ingénieux, Johannes Badrutt, ait proposé en 1864 à ses touristes estivaux de revenir une fois l’hiver venu et contre remboursement. Fable ou non, le tourisme d’hiver naît bien dans ce coin des Grisons durant la seconde moitié du XIXème siècle.

Saint-Moritz l’hiver c’est certes beau, mais à une époque où le ski alpin reste à inventer, on s’ennuie rapidement. Deux anglais, plus inventifs – et sans doute plus soûls – que les autres décident de faire la course sur les routes gelées du village sur des sorte de luges improvisées. Ainsi débute l’art du Tobogganing. Pour l’heure, ni piste, ni équipement, encore moins de règlement ou de compétition. En 1885, la première piste de tobogganing, la mythique Cresta Run est ouverte à Saint-Moritz.

Le bobsleigh proprement dit débute vers 1888 lorsqu’un un touriste américain a l’idée de réunir plusieurs luges pour tobogganer à plusieurs. Toujours à Saint-Moritz, le premier club de bob est crée en 1897 et la première piste dédiée en 1904, construite presque en parallèle à la Cresta Run. Davos inaugure sa piste de bob en 1907. Le sport atteint rapidement la Suisse romande (Leysin, Caux, Montreux….). Un inventeur français Paul Roœssinger installé en Suisse invente en 1903 un nouveau modèle à volant emprunté à l’automobile qui fait florès.

Riding like a Prinz, a Kronprinz

Dans ces temps héroïques du bobsleigh international, se côtoie très haute aristocratie européenne et dynasties bourgeoises anglo-saxonnes. Le Prince héritier de la couronne allemande accompagné de ses aides de camp qui font office de pousseurs pour l’occasion ne manque pas la moindre saison de Davos.

Ces premiers bobeurs se partagent différentes coupes organisées par les stations. Celles de Davos et de Saint-Moritz sont les plus courues: Manchester Bowl, Challenge d’Allemagne, Kaiser Wilhem II Cup, Coupe de France offerte par les résidents français de Davos,  etc. Une coupe réservée aux Dames, la Broad Cup, existe également.

S’ils ne sont pas les plus nombreux, les équipages français remportent de nombreuses victoires. On peut citer La Bombe de Mérot et le Fram de Carrelet, la Boule de neige d’Emile Maas ou encore le Lutin d’Alfred Georges Engel, Moser et son pourquoi pas, sans oublier le Comte de la Frégeolière et son bolide Jeanne d’Arc, l’un des meilleurs équipages des années 1910. La fantastique sportswoman Marie Marvingt accroche le bobsleigh à son incroyable tableau de chasse (natation, cyclisme, équitation, escrime, tir, ski ….)

Les Débuts en France

Les premières courses françaises ont probablement lieu à l’hiver 1904-1905 du côté de Gex sur la route de la Faucille à quelques encablures de la Suisse toute proche.  Ces premières courses « sauvages » sur route ne sont pas sans risque pour ses pratiquants. Les arrêtés préfectoraux pour lutter contre la recrudescence des accidents pleuvent (Pontarlier en 1909, Saint Gervais en 1911, etc.)

En parallèle, la pratique se développe dans les stations d’hiver naissantes. Un premier club est ainsi fondé en 1909 à Chamonix. Grenoble, Géradmer, Morteau, Cauterets embrayent rapidement. La station pyrénéenne a la particularité d’organiser une coupe offerte par Louis Blériot pour les élèves aviateurs de l’école de Pau. Une thématique que l’on retrouvera. Ces pistes n’ont souvent de piste que le nom, seule celle de Chamonix ouverte en 1909 et longue de 1,800m peut faire office d’exception. Sa Coupe du Mont Blanc est connue et reconnue des équipages internationaux.

En 1913, le premier Championnat de France sous l’égide de l’USFSA est organisé sur la piste de Chamonix en marge des Championnats de France de hockey sur glace. Défait en finale du hockey, le Hockey Club de Chamonix se venge en remportant le titre en Bobsleigh. Le bob Chamoniard est commandé par Henri Van den Bulcke, hockeyeur et belge de son état et accessoirement président de la naissante Fédération Internationale de Hockey sur Glace. Luchon Sports, le Boblseigh Club de France, le Bears Club et le club des patineurs de Paris complètent le classement.

Après la Belgique, le Championnat de France s’offre en 1914 aux Nordistes du FC Lillois conduits par un certain De Lophen. La Guerre arrive, les sports d’hiver rentrent en sommeil pour 5 saisons.

La Semaine Internationale des Sports d’Hiver

Neige et Glace – Organe officiel de la FFSH

La paix retrouvée, les sports d’hivers s’éveillent lentement de leur torpeur. L’époque est surtout marqué au plan administratif par la suppression en 1920 de l’USFSA qui régissait jusque là la presque totalité du sport français. La Fédération Française des Sports d’Hiver (FFSH) naît officiellement le 3 novembre 1921 (Journal Officiel). Elle se donne comme but « d’encourager et de régir le patinage sur glace, le hockey sur glace, le bobsleigh, la luge, et en général tous les sports de glace et de neige (sauf le ski) ». Le ski demeurant l’affaire du Club Alpin Français.

Les Championnats de France reprennent et sont disputés pour la première fois dans les Pyrénées (Superbagnères 1921 et 1922). Deux éditions qui couronnent le Bobsleigh-Club Lourdais.

L’année 1921 voit le les Sports d’Hiver intégrer la famille olympique, ce qui ouvre la porte à la création des Jeux Olympiques d’Hiver. Le principe d’une Semaine Internationale des Sports d’Hiver est acceptée en dépit de l’opposition des Scandinaves qui cherchent à protéger leur propres Jeux Nordiques organisés depuis 1901. En 1922, Chamonix est choisie comme ville hôte au dépens de Superbagnères et Géradmer.

Si personne ne remet en cause la participation du bobsleigh à ces premiers jeux d’hiver, demeure un problème majeur, il n’existe pas de fédération internationale pour organiser le bobsleigh. Le sport et les règlements varient d’un pays à l’autre, d’une station à l’autre. La bataille fait rage notamment entre tenants du bob en bois et à volant populaire en France et Suisse française (sic) et le modèle en acier et cordes qui prime dans le reste de la Suisse, et particulièrement à Davos. On s’écharpe également sur la position à prendre sur le bobsleigh (assis, couchés vers l’avant ou vers l’arrière). Les styles et les écoles varient. Même le nombre d’équipiers n’est pas ficé.

Tous les styles ne font pas forcément école.

C’est à initiative du CIO que fin 1923 le Comité Olympique Français convoque un congrès international du Bobsleigh qui donne naissance à un règlement commun et aide à la création de la Fédération Internationale de Bobsleigh et Tobogganing (FIBT, actuellement IBSF). Le Comte de la Frégeolière, héro des temps immémoriaux et adepte de l’entregent, en prend les reines. Il ne les quittera pas jusqu’en 1960.

Les travaux de la future piste olympiques démarrent peu après. Située sur le lieu dit des Pellerins, à proximité du funiculaire aérien de l’aiguille du Midi, la piste permet la remontée rapide des bobsleighs et des athlètes pendant les compétitions.

Poster officiel de Chamonix 1924

Champion de France en 1923. De la Frégeolière, bien que président de la fédération internationale, est inscrit comme premier pilote olympique français. Des éliminatoires permettent de désigner le bob qui l’accompagnera. L’equipage de Luchon (Legrand) s’impose. Quant à l’équipe Berg (Paris) elle est désignée comme remplaçante.

De la Frégeolière est considéré parmi les favoris. Malheureusement, trois fois à l’entrainement, il sort de piste. Sa dernière sortie est la plus violente, il percute un sapin, se fracture le tibias et doit abandonner. L’équipage Legrand victime de problème mécanique durant la compétition ne finit pas la compétition et c’est finalement Berg et sa « Soudure » qui réalise la meilleur performance échouant à la 4ème place (sur 6 bobs classés, certes) à 20 secondes du podium et plus de 35 secondes de l’équipage suisse vainqueur.

A noter, la présence sur la Soudure d’un novice recruté quelques jours avant l’ouverture des Jeux, Jean d’Aulan. Ce sportsman d’exception (champion de plongeon, automobiliste hors pair et aviateur à ses heures perdues) n’allait pas en rester là et participera à tous les Jeux Olympiques jusqu’en 1936.

De La Frégeolière: L’espoir du bob français pour 1924

Un développement contrarié

Inspirées par ces premiers Jeux Olympique d’Hiver, les stations d’hiver françaises rivalisent à coup de « Grande Semaine » et de « Quinzaine Internationale » des Sports d’Hiver pour attirer à elles les sportsmen de France et de Navarre. Le bobsleigh fait souvent office de plat de résistance. Dans le même temps, les derniers échos des temps héroïques raisonnent de l’autre côté des Alpes: le Comte de Saint Quentin armé de son « Coq Gaulois remporte en 1926 la Gold Cup de Saint-moritz et surtout le Derby de Davos.

La discipline se structure en parallèle, de nouveaux clubs apparaissent à Tarbes, Voiron ou Grenoble. Des Championnats régionaux (Pyrénées, Savoie) sont également disputés. Quelques pistes apparaissent enfin, à Font-Romeu en 1927, Saint-Pierre de Chartreuse l’année suivante ou Gérardmer en 1929. Une piste au Mont Ventoux est également imaginé un temps.. La capitale, surtout, se pique de la discipline. En 1930, on y dénombre 6 clubs: Club des Sports d’Hiver, Racing, Bobsleigh Club, Stade Français, PUC et SCUF.

A l’image d’Henry Blériot 10 ans auparavant, on imagine aussi parfaire l’entrainement des aviateurs grâce au Bobsleigh, une Coupe des As est disputée chaque hiver à Chamonix. Quelques futurs aviateurs de renom y participent comme Jean Assollant ou Georges Pelletier-Doisy.

D’autres essaient d’ouvrir le monde du bobsleigh à un public plus large. Le Touring Club de France inaugure sa propre coupe à l’hiver 1930. Pourtant, les effectifs restent faibles. Cette même année, le président de la FIBT note:

7,652 personnes ont fait du bob en Allemagne en 1929. Je ne pense pas qu’il y ait douze équipes en France contre plusieurs centaines en Suisse.

Une dernière occasion

1930, Championnats du Monde à La Caux en Suisse. Miltat du Club des Sports d’Hiver de Paris est sélectionné par la fédération pour représenter la France mais n’arrive en Suisse que deux jours avant le début des épreuves. Problème, sur place, une autre bob tricolore, celui de Gannay, inconnu au bataillon mais présent déjà depuis 10 jours sur la piste Suisse emballe les observateurs, on pense même qu’il peut se mêler à la victoire finale. Les entraînements entre français confirment la hiérarchie. Le bob n°2 (Lefèvre) offre même sa place à Gannay, mais rien n’y fait. Le règlement, c’est le règlement, Miltat est le représentant officiel. L’appel de la Frégeolière à la fédération française n’y fait rien. Miltat termine avant-dernier. Gannay ne sera jamais revu sur une piste de bob.

Mondiaux de Caux, 1930. Lieu de « l’Affaire ».

S’il difficile du juger du fond de cette histoire, l’affaire Miltat démontre toutefois les tensions qui existent entre la fédération et le monde du bobsleigh et particulièrement avec le Compte de Frégeolière à qui on prête l’intention de mener la dissension. Il aura bientôt gain de cause.

En 1933, La FFSH se réorganise, les trois comités (hockey, patinage et bobsleigh) deviennent chacun « fédération d’application », la fédération change de nom et devient « l’Union des Fédérations Françaises de Sports d’hiver » Son seul rôle est désormais de servir d’intermédiaire entre les trois nouvelles fédérations et le monde sportif (Comité Olympique et Comité National Sportif). Une démarche sensiblement identique à la création de l’ Union des fédérations françaises de sports athlétiques en 1920. Dans les faits, le bobsleigh français est désormais parfaitement autonome.

Cette même année 1933, les championnats du monde sont prévus à Chamonix. Malheureusement un redoux soudain empêche la tenue des épreuves. Une occasion de plus de faire parler du bobsleigh manquée.

Jean d’Aulan

La discipline semble tout de même rebondir un instant, ce sont ainsi 16 équipes  qui se disputent le titre national en 1934 ainsi que 6 équipages féminins en bob à 2 pour la pemière fois de l’histoire. Cette même année, le bob conduit par le Marquis Jean d’Aulan atteint la troisième place des championnats du Monde de Garmisch-Partenkirchen. Celui qui avait débuté un peu par hasard sa carrière en 1924 remporte la première médaille de l’histoire du sport en France avec dans l’œil les Jeux  prévus en 1936 sur le même site.

William Beamish, président de la Fédération Française de Bobsleigh, décde de marquer le coup en dessinant et en supervisant lui-même la construction d’un bob d’un type nouveau aérodynamique et entièrement fermé, un bob qui préfigure les modèles actuels.  Les bobeurs français n’ont que peu d’occasions d’étrenner leur nouvel appareil baptisé « Champagne cocktail ». Arrivés sur site deux semaines avant le début des jeux, les conditions climatiques et les chutes nombreuses ne laissent à d’Aulan et ses coéquipiers que quatre descentes d’entrainement en tout et pour tout.

Une révolution inachevée.

Comme beaucoup d’autres, d’Aulan ne résiste pas au Virage Bayern sur lequel se fracasse ses rêves olympiques et ceux de tout le bob français. Une nouvelle déception, une nouvelle occasion manquée, une de trop sans doute. L’entrain laisse place aux fatalisme. Les recherches en aérodynamisme parfois moquées sont arrêtées. C’est tout le bob français qui est en suspens.

La naissance de la FFSG

Suite aux Jeux de Garmish, Jean d’Autan arête sa carrière et devient président de la Fédération Française de Bobseigh, sans doute un peu, beaucoup, par défaut La fin des années 30 est marquée par la fermeture des pistes, le désintérêt des gazettes parisiennes qui lui préfèrent une nouvelle coqueluche avec le ski alpin . Le Championnat de France ne se dispute ni en 1936, ni en 1937. Dans la France du Front Populaire, on  fait peu du cas du Bob jugé – non sans raison – bourgeois et onéreux.

L’espoir renaît pourtant du côté de de Villard de l’Ans qui concède en 1938 à l’aménagement d’une piste sur route, puis à l’inauguration de la piste permanente des Ponteils l’hiver suivant. Le dernier quartons d’enthousiastes se regroupe à Paris autour de Louis Balsan auquel s’agrège l’ancien pilier international William Hirigoyen. Des stages d’aviateurs sont organisés de nouveau à l’hiver 1939. On souhaite recréer une Coupe des As. On susurre même que les mondiaux l’année suivante s’y tiendront. Mais d’hiver suivant, il n’y aura pas.

La Piste de Villard

Les Hivers 1940 et 1941 sont vierges. L’Humeur n’est pas aux loisirs. Suspecte de mansuétude envers le professionnalisme la FFSH est refondée par le Gouvernement de Vichy en Fédération Française des Sports de Glace. L’indépendance du bobsleigh n’est plus et ne sera plus. Jean d’Aulan prend la tête de la commission Bobsleigh de cette « nouvelle » fédération. Le Championnat de France de Bobsleigh reprend ses droits en 1942. L’hiver suivant, D’aulan, prend les reines d’un bobsleigh une dernière fois sur la piste de Chamonix, là ou tout avait débuté. A 42 ans, il remporte son dernier titre sportif.

D’Aulan, résistant, est découvert par la Gestapo fin 1943, il parvient toutefois à rejoindre l’Afrique du Nord et y intègre un groupe de chasse. Le sous Lieutenant d’Aulan trouve la mort dans le ciel alsacien le 8 octobre 1944. A ce jour, aucune coupe, aucune compétition, aucune médaille sportive ne porte son nom.

En 1947, les compétitions de Bobsleigh reprennent.

 


 

Source (1): La Vie Au Grand Air, Neige & Glace, Miroir des Sports, etc.
Source (2): Bolide des Glaces, Jean Dauven (1944)

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