La tournée oubliée du football américain en France (1938)

Bien avant l’apparition des premiers clubs de football américain en France au tout début des années 80, une poignée d’aventuriers avaient cru l’instant de quelques semaines durant d’hiver 1938 lancer ce nouveau sport dans notre pays.


Le rugby américain

Le football américain n’est pas une chose toute à fait nouvelle dans le paysage sportif français des années 30. Déjà en 1897, à Levallois, un match entre étudiants américains en séjour dans la Capitale s’était disputé le jour de Thanksgiving sur des terrains appartenant au Racing Club de France. C’est le premier match connu de ce sport sur le vieux continent. Un deuxième suivra en 1909 à Nice où deux équipes de la flotte américaine ancrée dans la région se défieronnt au Parc Chambrun

Nice en 1909 et ses inhabituels hôtes.

Deux rencontres en 15 ans c’est peu… Le sport réapparaît brièvement au sortir de la Première Guerre Mondiale. Plusieurs équipes issues du corps expéditionnaire américain se donnent en démonstration de 1918 à 1919 à Paris et dans quelques villes de Province (St-Nazaire, Marseille…).

Malgré cette présence réduite, la presse française évoque régulièrement le cas du ‘rugby américain’ comme elle aime à appeler le sport. Elle le fait par le prisme de la violence (le compte des morts sur les terrains est chaque année annoncé avec un certain plaisir morbide) ou par celui du gigantisme que le football américain a pris dans sa patrie de naissance.

Généralement, le public sait qu’il existe une forme de ‘rugby’ jouée aux Etat-Unis, On sait que c’est un jeu violent et très important là-bas. Et c’est à peu près tout. Beaucoup ont aussi aperçu quelques courts extraits diffusés pendant les actualités au cinéma.

Et puis, il y’a 1924 et cette finale du tournoi olympique de rugby entre la France et les Etats-Unis restée célèbre pour toutes les mauvaises raisons possibles et qui vaudra – en plus de l’éviction de la chose ovale du jeu olympique pendant près d’un siècle – la plus fantastique des phrases jamais écrites à propos de sport: « C’est ce qui se fait de mieux, sans couteau ni revolver« . La violence incroyable de ce match a marqué les esprits français qui l’attribuent – à tort ou à raison – à l’influence du football américain outre-atlantique.

Préparatifs

Rares sont ceux qui essaient d’évoquer le sport en d’autres termes que ceux évoqués plus haut. Curt Riess en est un. Ce juif allemand exilé en France à l’arrivée des Nazis au pouvoir est correspondant sportif pour le quotidien France-Soir. Contrairement à la plupart de ceux qui parlent de football américain, lui, l’a vu être pratiqué aux Etats-Unis où il a vécu. Il est enthousiaste et persuadé de son potentiel.

Jean Galia <3

Gaston Bénac son directeur des sports au quotidien le soutient et consacre en 1937 une série d’articles à ce sport pratiqué par des ‘super-athlètes’. Il le décrit comme « le plus spectaculaire du monde » mais aussi le « plus violent et le plus meurtrier » qui soit. On fait monter la sauce, quelque chose se prépare.

En 1938, Riess fonde à Paris l’Union de Football Américain Amateur (UFAA). Son idée première est de composer une équipe française faite de rugbymen, de leur apprendre – rapidement – les règles de ce nouveau jeu et de leur faire affronter une sélection venue des Etats-Unis. Paris-Soir assurera une partie du financement et il charge Jean Galia*, l’homme qui avait déjà lancé le rugby à XIII avec le succès que l’on sait, de refaire la même coup, mais cette fois-ci au profit du rugby à XI.

La tournée des joueurs américains est officialisée pour le mois de décembre 1938. Le très renommé Jim Crowly, l’un des four horsemen de l’université Notre Dâme dans les années 20 et désormais en charge du programme universitaire de Fordham, prendra la tête de cette équipe. Il se met à la recherche d’un squad de 17 joueurs susceptibles de jouer une demi-douzaine de matchs en deux semaines à peine.

Malheureusement de son côté, Jean Galia trouve porte close aussi bien chez ses anciens amis du XV que ses nouveaux du XIII. Ses accointances avec le néo-néo-rugby lui sont même reprochées, il en perd son poste de sélectionneur unique de XIII de France. Chez les dissidents d’hier, on apprécie visiblement peu les nouveaux dissidents…

La mise sur pied d’une équipe française est compliquée, pour ne pas dire impossible. Tant pis, les Américains formeront deux équipes et joueront entre eux. Les effectifs des deux équipes seront réduits au minimum possible, 12 dans chaque camp.

Les colosses à Paris

Nat Pierce, l’une des vedettes de la tournée

Le 30 novembre 1938, les 24 joueurs américains et Jim Crowley s’embarquent à bord du Manathan, direction le Havre et profitent du voyage pour peaufiner leur forme physique. Le 7 décembre, la douane est passée, ils sont enfin là, les ‘colosses-gentlemen’ comme les appellent Paris-Soir. Une bonne partie de la presse parisienne les attend à leur arrivée. Pas un en dessous de 180cm. Formidable. Près de 2 mètres et 110 kg pour le plus impressionnant, surnommé le ‘Bagarreur’. Génial. Parmi ces 24 apprentis représentants de commerce, un seul a déjà séjourné hors de son pays.

Tous sont jeunes et fraîchement diplômés. Leur pedigree universitaire est souvent impressionnant: Princeton, Boston College ou Columbia. On répartit les joueurs. Une équipe portera le nom de New-Yorkers, elle représentera les joueurs des universités de l’Etat du même nom, l’autre s’appellera les US All Stars et sera composée du reste de la troupe. Enfin, pas tout à fait, enfin, pas vraiment, enfin, peu importe. Le sort des rencontres n’a aucun intérêt. Les joueurs avoueront d’ailleurs à leur retour chez eux, que les résultats étaient arrangés avant les debuts des matchs.

Du Havre, les américains prennent immédiatement la direction de Saint-Germain où ils installent leur camp de base. Il n’y a pas de temps à perdre, le programme est copieux :

  • Paris, Parc des Princes (10/12)
  • Lyon, Stade Gerland (11/12)
  • Narbonne, Stade Cassayet (14/12)
  • Marseille, Stade Vélodrome (18/12)
  • Toulouse, Pont-Jumeaux (24/12)
  • Bordeaux, Parc Lescure (25/12)

Pour leurs grands débuts hexagonaux, les joueurs américains sont accueillis par une foule de 20 à 25.000 spectateurs au Parc des Princes. Des hauts-parleurs tentent d’expliquer à cette masse de béotiens ce qu’il se passe (ou ne se passe pas) sur le terrain. La foule est d’abord silencieuse, sous le choc, saisie par l’incompréhension de ce nouveau jeu. Les Américains de Paris qui se sont donnés rendez-vous au stade tentent de donner le ton au public.

Le lendemain, toute la presse évoque le match. Paris-Soir l’affiche à sa une, forcément. Le reporter de l’Auto déborde particulièrement d’enthousiasme, et croit savoir que football américain a « conquis le public parisien » et prédit que le sport va s’implanter durablement en France. Il nous dit aussi que l’ambiance du Parc des Princes lui a rappelé celle du Yankee Stadium à New-York. Le journalisme, ce n’était pas mieux avant.

En réalité, la plupart des chroniqueurs ne partagent pas cette emphase délirante. Si la qualité athlétique des joueurs impressionne et qu’on loue l’esprit de corps des équipes, que l’on devine aussi les possibilités tactiques du nouveau jeu, on s’y ennuie aussi un peu, beaucoup. « Un sport qui manque d’envolée » résume l’Excelsior. On regrette que le jeu soit si souvent arrêté par « d’inutiles parlotes ». et on doute que ce rugby « monotone, automatique, simpliste et naïf par instant » soit adapté au tempérament national. Bien sûr, la brutalité du sport revient sous la plume de la presque tous les commentateurs.

Et puis, il y a déjà bien assez de sports en France. On voit avec quelle difficultés deux rugbys tentent de coexister, alors un troisième. Vous n’y pensez pas.

Le Tour de France

La tournée continue. A Lyon, ils sont 10.000, sans doute autant à Marseille, laissant une recette de près de 110.000 francs. Narbonne qui s’était greffé à la dernière minute au programme est un échec. A Toulouse, ils sont moins nombreux, la faute… à la neige. La tournée se termine comme prévue au Parc Lescure dans un froid glacial bravé par 6.000 amoureux de sport.

Si les affluences ne sont pas formidables, elles le doivent pour beaucoup au temps exécrable qu’affronte la France en ce mois de décembre 1938. Les recettes demeurent satisfaisantes: entre 30 et 110.000 francs à chaque match. C’est mieux qu’un match de football (association) de première division à la même époque.

Parmi les spectateurs venus à la découverte de ce nouveau sport, on note la présence de nombreux dirigeants de soccer ou de rugby quinziste ou treiziste qui se plaisent à jauger des forces et des faiblesses de leur éventuel futur concurrent. On les devine rassurés à l’issue des matchs… A Lyon, le president Bizet de Villeurbanne XIII juge que « cela ne vaut en rien le rugby à treize ».

La rencontre entre Ricard et le foot US: le choc des mondes à Marseille.

Durant ces quelques jours de décembre, Curt Riess se veut rassurant sur les suites qu’auront la tournée. Il promet des clubs, le recrutement de grands joueurs partout en France, la création d’une ‘Ligue Française de Rugby Américain’ aussi, et enfin la naissance d’une équipe de France qui traversera l’Atlantique pour une tournée inaugurale à l’automne prochain chez les maîtres du jeu. De tout ça, il n’y aura rien.

Jim Crowley à son retour au pays portera un regard sévère sur l’expérience: « Les Français ne prennent pas le sport au sérieux. » Selon-lui, ils ne sont pas prêts d’adopter le nouveau code: « Ils aiment bien le jeu et sont amusés par certains de ses aspects. » « Mais, c’est un jeu trop complexe pour eux, ils ne comprennent pas que la balle ne peut pas être lancée à chaque tentative ou que les joueurs doivent se réunir pour parler« .

Il n’avait pas forcément tort, le rugby américain ne réapparaîtra en France qu’en 1944 transporté dans les fourgons des soldats US.


*Jean Galia qui au détour d’une discussion avec un journaliste avouera avoir été approché en 1929 par un promoteur américain pour rejoindre le football américain professionnel… (Vous avez le droit de ne pas prendre sa parole pour argent content).


Source (1) : Touchdown in Europe: How American Football Came to the Old Continent
Source (2) : Gallica & Retronews

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