Non au « National » du Rugby

Bernard Laporte vient de proposer pour la saison prochaine la création d’un championnat national intermédiaire entre la Pro D2 et la Fédérale 1. En 2018, j’avais écrit qu’il fallait s’habituer à aller « de formule merdique en formule merdique » pour la Fédérale 1. Voilà, nous y sommes.


Ceci n’est pas une Pro D3

Contrairement à ce qui a pu être écrit ici ou là, la fédération ne souhaite pas créer une Pro D3, véritable troisième division professionnelle sous l’égide de la Ligue Nationale de Rugby, mais plutôt une passerelle, un sas, un intermédiaire – appelez-ça comme vous voulez-. bref un bidule idiot regroupant 12 équipes et qui viendrait s’insérer entre les mondes pro et amateur. 

Ce n’est pas non plus une idée nouvelle. Déjà début 2018, Laporte avait émis l’idée d’une « marche facilitant l’accession vers le monde professionnel ». Il avait encore évoqué la question en fin d’année dernière. La crise du Coronavirus et les montées empêchées de deux clubs de Fédérale 1 en Pro D2 semblent avoir été pour lui l’occasion idéale de remettre sur le tapis – et en toute urgence – ce formidable projet qui résoudra les maux du rugby semi-pro français (#sarcasmalert).

On peut même s’amuser à revenir bien plus loin en arrière, aux premières années du rugby professionnel quand une « Promotion Nationale » avait été crée durant la saison 1999-2000. Fort heureusement, cette désastreuses expérience n’avait duré qu’une seule saison.

L’impossible cohabitation

Depuis plusieurs années, la Fédérale 1 change régulièrement de formule. Coup sur coup, on a eu droit à une poule de Fédérale 1 elite qui regroupait les clubs les mieux armés pour monter au niveau supérieur; aujourd’hui à des phases finales différenciées entre clubs jouant la montée et les autres; demain – peut-être – à ce championnat bâtard.

Ces changements incessants tentent de répondre à une même problématique: la disparité de niveau au sein d’un championnat qui comptait 48 clubs cette année. Des écarts que l’on peut expliquer par la présence dans la division de clubs déjà professionnels ou presque (durant cette saison, le budget de Bourg était de près de 4 M€, avec une telle somme, on ne se contente pas de payer les oranges à la mi-temps pour les gamins). Elle oblige la fédération à se faire gymnaste et à se contorsionner dans tous les sens pour ménager la chèvre (les clubs amateurs) et le chou (les professionnels), sans jamais obtenir satisfaction.

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Ok. Personne n’a envie de voir de tels résultats

Oser la séparation

La solution à cette question est pourtant d’une simplicité enfantine: les clubs professionnels jouent dans des competitions pour clubs professionnels, les clubs amateurs dans des compétitions pour clubs amateurs. Prenez deux secondes pour vous en remettre. Je sais.

Trop simple sans doute pour la technocratie du rugby français. On essaiera jusqu’à l’absurde de maintenir l’illusion d’un championnat ouvert entre pros et amateurs. Vous ne trouverez personne à la Fédération ou ailleurs capable d’expliquer en quoi mélanger amateurs et professionnel est bénéfique aux intéressés. Au mieux, des sentences toutes faites feront office d’argument: « les championnats fermés, ce n’est pas notre culture » ou « il faut une solidarité entre les clubs ». Autrement dit, rien. Un « ferme ta gueule, c’est comme ça et c’est tout » ferait tout aussi bien l’affaire.

Enfermé dans ce carcan idéologique, le rugby français (mais cela vaudrait pour d’autres sports) s’interdit donc la seule réponse valable aux maux de la Fédérale 1: la séparation des deux mondes et la fermeture du championnat professionnel couplée à sa nécessaire extension.

Les clubs pros (ou quasi) prennent la direction de la Ligue, les autres, comme par exemple Saint-Jean-de-Luz « qui n’a aucune volonté de monter en pro D2 », restent sous le giron fédéral, charge à la FFR de (re)construire au mieux ses championnats. En profitant du départ des clubs aspirant au professionnalisme, elle pourrait ainsi redonner toute son intégrité et son identité au championnat, faisant de la Fédérale 1 le véritable championnat d’honneur du rugby non professionnel.

Arrêtons de croire que l’on peut mélanger les uns et les autres. Cela n’a pas marché jusqu’à présent et ce n’est certainement pas cette fausse Pro D3 qui permettra de faire fonctionner ensemble ce qui est devenu irréconciliable.

Merci à la FFF de garder ses idées pour elle

Ce que souhaite Bernard Laporte, n’est ni plus ni moins qu’un copier-coller du National des footballeurs à la sauce ovale. Il faut croire que la boite à idées du rugby français est désormais vide et qu’il faut aller puiser ses trouvailles chez les petits copains.

Le National avait été instauré par la Fédération Française de Football en 1993 en remplacement de l’ancienne Division 3 qui comptait 6 groupes de 16 équipes. D’abord composée de deux groupes, la division avait été réduite à un seul en 1997. Comme aujourd’hui dans le rugby, il s’agissait alors de créer une passerelle entre deux mondes pour permettre l’apprentissage du professionnalisme. Si les dirigeants du rugby veulent introduire la même formule 25 ans après, cela veut dire que le National a été une réussite incontestable pour le football français alors ?…

Longtemps, ce championnat idiot a vécu au rythme des liquidations ou rétrogradations administratives de ses clubs Aujourd’hui, la FFF cache la misère de ce qui devrait être son championnat majeur en subventionnant chaque année les clubs pour les aider à survivre à cette hérésie. De l’argent qu’elle pourrait dépenser ailleurs, dans les clubs amateurs notamment.

L’objectif que s’était donné ce championnat est aussi un échec complet. On n’y prépare en rien la montée vers le professionnalisme. Les clubs ne se structurent pas en National, tout l’argent est investi dans l’équipe première dans l’espoir de quitter au plus vite ce no man’s land médiatique pour accrocher l’une des trois places qualificatives pour la Ligue 2 et son mirage des droits TVs. Le reste …

Incapable de réussir dans sa mission première, le National est également un championnat qui se débat dans un anonymat qui devrait faire honte au foot français. Cette saison les 18 clubs de National 1 ont affiché les plus mauvaises affluences jamais vues en 20 ans avec 1.341 spectateurs de moyenne, soit pas beaucoup mieux que les 48 clubs de Fédérale 1 (1.153).

Le remède est pire que le mal

Les mêmes causes produiraient les mêmes effets ici. Un championnat national à la sauce FFR ferait perdre aux clubs plusieurs derbies dans la saison. Les frais de déplacement exploseraient en imposant aux clubs des trajets de plusieurs centaines de kilomètres tous les 15 jours et des séjours à l’hôtel. Et puis, mécaniquement, il pousserait aussi à la professionnalisation des joueurs qui refuseraient de telles contraintes sans être employés à temps-plein. C’est ce qu’il s’est passé dans le National où la presque la totalité des footballeurs sont aujourd’hui sous contrat professionnel.

Evidemment, tout cela aurait un coût. Les dépenses exploseraient tandis que les recettes stagneraient ou diminueraient dans certains cas. Chaque saison des « subventions exceptionnelles » seront implorées au près des collectivités, et puis, on demandera de l’aide à la FFR (cela a déjà commencé) et enfin, on s’habillera de sa tenue de mendiant pour quémander une part des droits TVs à la LNR. Que de formidables perspectives.

Evidemment, encore, comme pour le football, les clubs n’auront pas d’autre échappatoire pour sortir de cet enfer que de tout investir sur le plan sportif pour tenter d’aborder les côtes dorées de la LNR, remettant aux calendes grecques tout développement du club et rendant ainsi caduque l’idée d’un championnat qui préparerait au professionnalisme. La seule chose que préparerait le National c’est l’éventuelle disparition de certains clubs.

Personne n’a rien à gagner à ce National: pas les clubs qui y seront, pas ceux qui n’y seront pas et qui reculeront tous d’un cran, pas même la Fédération qui sera bientôt appelée à l’aide. Le National du rugby ne résout rien et ne crée que des problèmes nouveaux. Cette une fausse bonne idée né d’un carcan idiot que le sport français s’impose à lui-même.

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