La Fédération Française de Rugby a récemment annoncé une nouvelle réforme de ses compétitions. Comme toujours, on dessine des cases (2 poules de x, une poule de y , etc.) et on tente d’y faire rentrer des clubs en espérant que cela produise du sens et réponde à un problème observé : l’exitance d’une « bulle financière » selon les mots de la fédération. La méthode est mauvaise. Le problème est pris à l’envers : il faut d’abord analyser les clubs susceptibles de jouer ces compétitions et ensuite se poser le problème du périmètre et de la formule.
Au moins la FFR n’est pas aveugle
Cette énième réforme n’est pas une révolution. Elle constitue essentiellement un retour à la saison 2021-2022, avant la création de la Nationale 2. Celle-ci avait suivi de deux ans la mise en place de la Nationale, réclamée notamment par le Niort RC — devenu, ironie du sort, l’une des principales victimes de la « bulle financière » du rugby fédéral.
Le terme de « bulle financière » n’est certainement pas le bon, mais elle pointe la succession de forfaits généraux, de liquidations et de relégations administratives suite à la création de ces deux divisions. Blagnac, Hyères-Carqueiranne-La Crau, Tarbes et Niort en Nationale ; Cognac, Dijon, Bassin d’Arcachon et Bédarrides en Nationale 2.
Bien sûr, le rugby fédéral n’était pas étranger aux faillites en tout genre avant la mise en place de ces deux divisions. Est-ce que ces faillites auraient eu lieu sans cette réforme ? Est-ce que l’appel d’air crée par ces 2 nouvelles divisions a provoqué la « bulle financière » ? Il est difficile de répondre avec certitude à ces questions mais en créant deux niveaux nationaux supplémentaires, avec les coûts de déplacement, les exigences sportives et la course à la professionnalisation qui les accompagnent, ont au minimum élargi le nombre de clubs exposés aux coûts et aux exigences d’une économie nationale semi-professionnelle.
On peut à minimum saluer la réactivité de la FFR qui ne se contente pas de détourner le regard sur un problème devenu récurent et possiblement directement lié à l’organisation de ses compétitions. En d’autres lieux, son homologue du ballon rond a laissé pourrir le cadavre du National pendant des décennies entrainant la faillite de dizaines de clubs sans provoquer le moindre questionnement sur la structure des compétitions fédérales.
Soit, ce sera le seul satisfecit accordé à la FFR ici.
Un problème pris à l’envers

Ceci est une extrait du PV du bureau fédéral qui concernait notamment cette réforme. Ce que je retiens avant tout, c’est que les hypothèses de formules sont posées avant tout autre réflexion. C’est un contresens. La formule ne fait pas apparaitre par magie des clubs, elle n’a pas de valeur en elle-même, elle est simplement un moyen de faire vivre ensemble des clubs dans un même championnat. Ce sont les clubs qui forment la valeur d’un championnat et assurent sa cohérence, pas sa formule. La formule s’adapte à la réalité des clubs et de leur potentiel d’évolution.
Avant de penser à la formule ou même au nombre de clubs, il faut établir un état des lieux des clubs à disposition, ce qu’ils sont aujourd’hui, et ce vers quoi ils pourraient se projeter dans un horizon de trois à cinq ans. Essayer autant que possible de comprendre quel typologie de clubs pourrait rejoindre le niveau que l’on dessine. Quel est le budget actuel du club et quel serait son plafond réaliste et soutenable sur plusieurs saisons s’il disputait ce niveau de compétition ?
Dans le cas du rugby, l’analyse est d’ailleurs assez simple, dans la grande majorité des cas, le rugby est le club qui structure son territoire, ce qui rend les comparaisons clubs à clubs assez faciles et les résume assez souvent à une étude démographique accompagnée d’une note historique.
Il faut donc réaliser une cartographie de l’ensemble des clubs susceptibles de rejoindre ce championnat. C’est ce que j’ai fait. Le résultat reste nécessairement imparfait, puisque je travaille à partir de données publiques, souvent incomplètes (budgets publiés dans la presse, chiffres d’affluences sur plusieurs saisons, etc.). Il suffit néanmoins pour dégager des catégories de clubs et des ordres de grandeur qui permettent de ne plus avancer à l’aveugle.

Bien sur, une fédération aidée par son organisme de contrôle peut aboutir à un travail beaucoup plus fin, beaucoup plus scientifique. Elle a accès aux recettes billetterie de chaque club, son taux de dépendance aux subventions publiques, la répartition entre sponsoring et mécénat, etc. Elle peut analyser précisément comment chaque club réagit lorsqu’il change de division et établir ainsi une trajectoire possible sur plusieurs saisons.
À ma connaissance, ni la FFR ni les autres fédérations n’ont développé une telle cartographie, et rien dans la présentation de leurs réformes ne laisse penser qu’elle en constitue le point de départ. C’est pourquoi à chaque fois qu’il est question d’une réforme des compétitions fédérales, les fédérations semblent avancer à l’aveugle, sans vision stratégique, en se raccrochant à un nombre de clubs, une formule pré définie comme boussole.
Elle n’ont qu’une idée très vague du nombre de clubs en capacité de faire vivre leurs divisions.
Une méthode en quatre temps
Pour penser ses championnats, une fédération devrait se poser ces quatre question dans un ordre précis
1. Qui ? Etablir la liste des clubs, leur typologie présente et leur potentiel d’évolution à moyen-terme. C’est la cartographie dont je parlais.
2. Combien ? Comptabiliser le nombre de clubs répondant à chaque catégorie.
3. Pour quoi faire ? Quelle fonction veut-on donner à ce niveau de compétition. Pour la Nationale, la question pourrait être de savoir si l’on veut en faire une Pro D3 déguisée en la réservant aux seuls clubs déjà quasi-professionnels ou offrir un niveau national aux clubs semi-professionnels proches de leur plafond de développement ?
4. Comment ? Soit la formule de championnat que l’on va utiliser. Question à se poser en dernier, tout en dernier, confiée au stagiaire qu’on va virer à la fin du mois. La Formule est une conséquence des réponses données aux questions précédentes. Elle doit s’adapter. Par exemple, si l’on établit que la Nationale doit compter autour de 40 clubs, on organise la formule autour de ce nombre en recherchant un minimum d’élégance et de salubrité économique dans la formule.
Cette méthode ne produit évidemment pas une formule unique qui serait la seule juste. La construction des championnats répond aussi à des objectifs politiques : Privilège-t-on la concentration ou l’ouverture, la préparation au niveau supérieur ou la représentation territoriale la plus large ?
Reste qu’avant tout autre chose, un état des lieu doit être réalisé et maintenu par les fédérations pour qu’elles n’avancent plus à l’aveugle. A chaque nouvelle réforme, elles devraient être en mesure d’expliquer clairement à quelle(s) fonction(s) ce niveau de compétition répond et à qui est-il destiné.
Dans un article à suivre, je développerai en suivant cette méthode ce à quoi ressemblerait une structure cohérente des compétitions du rugby français en répondant aux questions : Qui, combien, quoi et comment.
