Inter Crosse: une chimère marxiste

En 1980, est né au Québec l’inter crosse, un sport dont les racines philosophiques et politiques aurait dû permettre de changer la face du sport et de l’humanité (spoilier: it didn’t).

Un sport nord américain

La crosse est d’abord un rituel amérindien réservé aux grandes cérémonies dans le but notamment de préparer les jeunes à la Guerre. Placé sous le signe du mysticisme, la cérémonie met aux prises plusieurs centaines de combattant dans des parties qui peuvent durer jusqu’à trois jours. Les buts sont séparés de plusieurs kilomètres.

Jean de Brébeuf , un jésuite normand installé au Canada, est le premier à décrire le jeu dès 1630. Il est probable que les habitants de la Nouvelle France ont dès lors donné au jeu des Amérindiens le nom de la Crosse en référence à une forme de soule qui portait le même nom et dont on a des traces en Bretagne et Normandie.

Repris à leur compte par les colons, le sport est codifié en 1865 par Wiliam George Beers dans une démarche qui n’est pas loin de rappeler la codification des différents codes de football à la même époque dans le reste de l’empire britannique.

« L’America First Sport » a pourtant du mal à s’imposer en Amérique du Nord, notamment face au Football (canadien ou américain), au Baseball et au hockey sur glace, particulièrement au Canada. Durant les années 60 et 70, ce sont ainsi cinq ligues professionnelles qui ouvrent et ferment après seulement une saison ou deux. Legs de son origine guerrière, la violence est souvent au cœur de la polémique. On se bagarre plus que l’on ne joue. Le jeu est réduit à sa plus simple expression.

Karl se met à la crosse

Les années 70 sont en Europe celles du Marxisme rieur et sautillant. Le mot d’ordre est celui de la Critique. Habillé de mot compliqués, le sport n’y échappe pas tout à fait. La critique viendra principalement de France dans les bagages de Mai 68 et notamment de Jean-Marie Brohm:

«Il fallait se décider à présenter un jour une étude critique, révolutionnaire du sport, des loisirs physiques et de la culture du corps en régime capitaliste. Les événements révolutionnaires de Mai nous en ont donné la possibilité et l’occasion […]. »

Le sport devient le symbole de l’aliénation moderne, le point critique du capitalisme, du libéralisme, du nationalisme, bref de tous les mots en -isme jugés infamant. La population ne le sait pas, mais elle est aliénée par la Culture Dominante (™), jugée nécessairement fasciste.

Ces amusantes idées, diffusées par la revue Le Desport, traversent l’atlantique durant les années 70 et atteignent quelques membres de Fédération de crosse du Québec, notamment Pierre Filion, son futur directeur technique. L’inter Crosse naît ainsi en 1980 de ce terreau marxiste façonné également par le Rapport Néron en 1977 sur la violence au hockey sur glace et la découverte du hockey soviétique et sa prime au collectif sur l’individu.

Le nouveau né se veut en rupture radicale avec les modèles sportifs existant, et celui de la crosse en particuliers. La nouvelle discipline se caractérise notamment par un refus total de la violence (les contacts sont prohibés, les équipements sont remplacés par des équipements en plastique), l’accent porté sur le jeu collectif au détriment de l’exploit individuel et la mise en place de la mixité.

Plus remarquable encore, le principe de l’équipe telle qu’il était compris jusqu’alors est banni. Ainsi, les équipes sont tirées au hasard avant chaque rencontre. Les joueurs doivent apprendre à communiquer, se comprendre et à »fraterniser ».

Le sport n’a pas besoin d’être une entreprise politique. Les athlètes doivent être libres des conflits politiques que leur imposent les compétitions traditionnelles.

Il n’est plus question ici de représenter une ville, une région ou un pays. Pour les concepteurs de l’inter crosse, une telle rencontre n’aurait en effet pas de valeur puisqu’elle ne ferait que traduire au plan sportif les inégalités sociales entre ces différentes entités, ce qui les rendraient insignifiante. Amateur de sport, vos passions sont insignifiantes, merci d’en prendre note.

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L’utopie pour personne

En 1985, une fédération internationale est fondée à Paris, mais le sport ne décolle pas et ne touche qu’une poignée de pays européens en sus du Québec. En France, les efforts de l’UFOLEP pour propager leur « autre idée du sport » en poussant à la pratique de linter crosse (et du Korfball, autre discipline mixte) ainsi que la remise du prix du Fair Play – Pierre de Coubertin par l’UNESCO en 1990 n’y font rien, le sport reste presque totalement inconnu des Français. La nation n’est guère reconnaissante à Jean Marie Brohm.

Concrétisation de l’échec de l’inter crosse et de ses préceptes philosophiques. En 1999, vient s’ajouter aux World Games (pour lesquels les équipes sont bel et bien tirées au hasard), des Championnats du Monde classiques entre équipes nationales calqués sur le modèle ante honni. Game over.

Aujourd’hui, l’inter crosse n’est qu’un sport marginal dont la pratique ne dépasse que très péniblement les frontières du Québec et dont les derniers partisans n’évoquent plus guère ses origines politiques et philosophiques et ses grands desseins originaux.

Quant à la crosse originelle, il s’agit aujourd’hui de l’un des sports affichant l’une des plus belle croissance du sport nord-américain, porté notamment par les universités nord américaines et qui cherche désormais à se développer à l’international . La crosse peut également s’appuyer aujourd’hui sur deux ligues professionnelles pérennes (l’une d’été en extérieur, et la seconde d’hiver en intérieur), loin, très loin, des débats qui ont agité le monde de la crosse il y’à 40 ans.

 

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